Le développement de l'éthanol fait-il monter les prix de la nourriture?
Avec la hausse du prix du pétrole, l'éthanol se présente de plus en plus comme une alternative viable aux carburants traditionnels. L'éthanol est un biocarburant ou plutôt un agrocarburant c'est-à-dire issu de l'agriculture. Il s'agit de la filière alcool de la production d'agrocarburant. Il existe plusieurs controverses sur le recours à l'éthanol pour alimenter les voitures. Une première controverse tourne autour de la question suivante: le biocarburant est-il plus propre? Une autre controverse concerne plus indirectement l'impact du développement des cultures destinées aux biocarburants sur le secteur agricole, avec le risque de détournement des cultures alimentaires ou l'utilisation intensive d'eau pour l'irrigation. Alors que l'ONU s'interroge sur les biocarburants et pointe du doigt le biodiesel dans l'augmentation du prix des céréales, il est nécessaire de s'interroger sur la relation entre le développement des agrocarburants et la hausse du prix des denrées alimentaires.
Selon l’Earth Policy Institute, la part croissante des récoltes de céréales allant dans les distilleries d’éthanol conduirait à une augmentation du prix mondiale des denrées alimentaire. L’investissement dans ces distilleries a fortement augmenté avec l’élévation du prix du pétrole. Une fois en place, ces distilleries en construction pourraient mener à un doublement de la production d’éthanol aux Etats-Unis. L’an prochain, près de 30% des récoltes de céréales pourraient être absorbées dans la production de carburant pour les automobiles. Cette explosion des récoltes destinées à la production d’agrocarburants pourrait avoir un impact important sur les prix mondiaux des denrées alimentaires étant donnée la part considérables des exportations américaines dans le total mondial. La production céréalière américaine représente environ 40% de la production globale et fournit environ 70% des importations mondiales de céréales.
Déjà à l’heure actuelle les prix montent. Le prix du blé a doublé en un an et le prix du soja et du maïs s’élèvent à un rythme élevé et croissant. Des mauvaises conditions climatiques au cours de l’été dans la Sun Belt pourraient encore pousser les prix à la hausse.
Les pays les plus frappés seront sans doute ceux dans lesquels le blé est la nourriture de base, à commencer par le Mexique, où le prix des tortillas aurait augmenté de près de 60%. Mais les prix augmentent aussi dans des pays à forte population comme les Etats-Unis, l’Inde ou la Chine, où les céréales sont très utilisées indirectement pour alimenter le bétail notamment. En Chine, par exemple, le prix de la viande et des œufs augmentent déjà à un rythme croissant.
L’évaluation du Earth Policy Institute est alarmante. Si les prix agricoles ont toujours été soumis à d’importantes fluctuations, la situation actuelle diffère de tout ce qui existait jusque là. A long terme, il est théoriquement possible, avec la construction de plus en plus de distilleries d’éthanol, que les prix des céréales augmenter pour atteindre un prix en équivalent pétrole très élevé. L’économie de la nourriture et celle de l’énergie sont en train de s’entremêler. La nouvelle économie alimentaroénergétique risque d’être menée par la dominante de l’énergie, étant donnés les prix plus élevés qui y sont pratiqués. Il pourrait y avoir un détournement massif de commerce, le sac de grain mondial se vidant pour remplir les réservoirs des véhicules américains.
Le nombre de personnes sous-alimentées dans le monde avait décliné pendant plusieurs décennies, avant que la tendance ne se retourne au cours des années 1990. L’Organisation des Nations Unies (ONU) dénombre actuellement 34 pays ayant besoin d’une aide alimentaire d’urgence. Les programmes d’aide alimentaire ayant en principe des budgets fixés (notamment pour ne pas liquider les producteurs locaux), l’augmentation du prix des denrées alimentaires pourrait conduire à une réduction équivalente du volume de l’aide alimentaire.
Des révoltes de la faim dans les villes des pays à revenus intermédiaires ou faibles pourraient se multiplier, faisant monter l’instabilité politique et dégradant la situation sociale. Cela peut en conséquence conduire à une crise économique.
Le gouvernement américain est pris quant à lui dans ce que certains appellent une « euphorie de l’éthanol ». Au cours de sa déclaration sur l’état de l’Union, le Président Bush a fixé un objectif de 132 milliards de litres de carburants « alternatifs » incluant l’éthanol d’origine céréalière et cellulosique, et le carburant à base de charbon. Etant données les difficultés de production de l’éthanol cellulosique et l’opposition publique au charbon qui émet plus de CO2, une grande part de la production devrait être céréalière.
Le tableau dressé par l’Earth Policy Institute est très sombre. Le développement de l’éthanol en tant que carburant aurait effectivement un impact important sur les prix des denrées alimentaires, et cet impact est susceptible d’être de plus en plus dramatique. Si l’examen approfondi de la relation entre la production d’agrocarburants et le prix de la nourriture doit encore être mené de manière rigoureuse, le travail de l’Earth Policy Institute a l’intérêt indéniable de soulever le problème. L’euphorie de l’éthanol, avec notamment la multiplication des distilleries d’éthanol, ne pourra pas constituer à elle seule une alternative au pétrole. Les véhicules américains devront notamment améliorer l’efficacité énergétique. Le recours raisonné à l’éthanol peut constituer une véritable avancée dans la problématique de la mobilité durable, mais en aucun cas le développement des agrocarburants ne pourra se substituer à un programme de politique énergétique ambitieux, associant les pouvoirs publics, les industriels et les citoyens.




